
Du 30 octobre au 28 novembre 2026, la médiathèque La Ruche se mobilise contre les violences sexistes et sexuelles. À travers une exposition, des rencontres, des conférences et des ateliers, la Ville de Sens propose un mois de sensibilisation pour mieux comprendre les mécanismes de ces violences, déconstruire les idées reçues et faire connaître les dispositifs d'accompagnement des victimes.
"Pourquoi parler des violences sexistes et sexuelles ? Parce que les chiffres sont et restent accablants ! Parce qu'elles restent une réalité quotidienne pour de nombreuses femmes. En 2026, 84 % des femmes déclarent avoir déjà subi une situation sexiste. En 2025, plus de 132 000 victimes de violences sexuelles ont été enregistrées en France, dont 85 % de femmes. Des chiffres qui rappellent l'ampleur d'un phénomène qui ne se limite pas aux agressions physiques " rappelle en préambule Ghislaine Pieux, adjointe au maire de Sens.
Soumises aux mêmes questions, l'illustratrice Fanny Vella et la psychologue Anne-Sophie Lamoureux nous font partager leurs réflexions et les parcours qui les ont conduites à s'engager, chacune à sa manière, dans la lutte contre les violences. Loin de s'opposer, leurs approches se complètent et leurs regards s'enrichissent mutuellement. Deux sensibilités et deux expériences qui permettent de mieux saisir les multiples dimensions d'une question de société aussi complexe que, malheureusement, toujours d'actualité.
Pour ouvrir ce mois de sensibilisation, la médiathèque La Ruche accueille, du 30 octobre au 20 novembre, une exposition de l’autrice et illustratrice Fanny Vella, inspirée notamment de sa bande dessinée Le Seuil. Vendredi 30 octobre, à partir de 18h, le public est invité à découvrir ses œuvres et à échanger avec l’artiste.
À travers 22 illustrations pédagogiques, l'illustratrice met en lumière des situations de violences sexistes et sexuelles, leurs mécanismes et leurs conséquences. Son trait expressif permet d'aborder des sujets sensibles, de questionner des comportements parfois considérés comme ordinaires et de susciter la réflexion. Elle nous livre son cheminement.

Qu'est-ce qui vous a conduite à travailler sur la question des violences ?
Je crois que tout est parti de mon intérêt pour l'enfance et la manière dont notre société considère les enfants. En travaillant sur les violences éducatives ordinaires, j'ai commencé à m'interroger sur les rapports de pouvoir et sur cette drôle d'habitude que nous avons de considérer certaines violences comme acceptables, à partir du moment où elles s'exercent sur des personnes que l'on estime moins légitimes à se défendre.
De fil en aiguille, j'ai retrouvé les mêmes mécanismes dans les violences faites aux femmes : cette idée qu'il faudrait supporter certains comportements, minimiser ce qu'on ressent, remettre en question sa propre perception ou accepter qu'une autre personne décide de ce qui est bon pour nous.
Finalement, que je parle d'enfance, de consentement ou de violences conjugales, je reviens souvent à cette question : pourquoi avons-nous autant de mal à reconnaître une violence lorsqu'elle fait partie de ce qu'on nous a appris à trouver normal ?
Vous utilisez des outils très différents : le dessin pour l'une, la psychologie et le travail corporel pour l'autre. Quels sont les avantages, selon vous, de vos approches respectives sur le sujet des violences sexistes et sexuelles ?
Le dessin a cet avantage formidable de pouvoir raconter beaucoup de choses avec très peu de mots. Il permet de représenter des situations dans lesquelles on peut se reconnaître sans avoir nécessairement les mots pour expliquer ce qu'on a vécu.
C'est particulièrement intéressant lorsqu'on aborde les violences sexistes et sexuelles, car beaucoup de comportements sont tellement banalisés qu'on ne les identifie même plus. Une illustration peut permettre de regarder une scène du quotidien sous un autre angle, de prendre conscience d'un rapport de domination ou d'une injustice qu'on n'avait jamais interrogée.
L'humour peut également jouer un rôle important dans ce travail. Il permet d'aborder des sujets difficiles, de créer une forme de proximité avec les lectrices et les lecteurs et parfois de provoquer une prise de conscience là où un discours plus frontal aurait suscité une réaction défensive.
Je pense que le dessin constitue une première porte d'entrée intéressante. Il peut ouvrir une discussion, susciter des questions et contribuer à faire évoluer les représentations. Le travail des pros qui accompagnent les victimes prend ensuite une autre dimension, notamment lorsqu'il s'agit d'aider les personnes à comprendre ce qu'elles ont traversé et à se reconstruire.
Qu'est-ce qui est, selon vous, le plus difficile à faire comprendre lorsqu'on parle de violences sexistes et sexuelles ?
Je dirais que c'est de faire comprendre que les violences sexistes et sexuelles ne sont pas uniquement le fait de quelques individus particulièrement monstrueux, que l'on pourrait facilement reconnaître et éviter.
Nous avons tendance à imaginer les agresseurs comme des personnes très éloignées de nous, alors que les violences s'inscrivent souvent dans des relations ordinaires, avec des personnes que l'on connaît, que l'on apprécie et parfois même que l'on aime.
C'est une réalité difficile à accepter, parce qu'elle nous oblige à questionner nos propres comportements, notre éducation et les idées avec lesquelles nous avons grandi.
On aimerait pouvoir tracer une frontière très nette entre les personnes violentes et les autres. Sauf que les rapports de domination se construisent aussi à travers des comportements quotidiens que nous avons appris à excuser, à minimiser ou à considérer comme normaux.
Reconnaître cela ne signifie pas que tous les comportements se valent en matière de gravité, mais que nous avons collectivement un travail à faire pour comprendre ce qui permet aux violences de s'installer et de perdurer.
Quand on entend le mot « violence », on pense souvent d'abord aux violences physiques. Quelles sont celles qui restent encore aujourd'hui les plus difficiles à identifier ?
Je pense notamment aux violences psychologiques, parce qu'elles peuvent s'installer progressivement et se dissimuler derrière des comportements que notre société a longtemps présentés comme des preuves d'amour, d'attention ou d'inquiétude.
La jalousie, le contrôle, les remarques humiliantes, la culpabilisation ou le fait de remettre constamment en question la perception de l'autre peuvent finir par devenir le quotidien d'une relation, au point que la personne qui les subit ne parvient plus à identifier ce qu'elle traverse.
C'est d'ailleurs une question que j'ai eu envie d'explorer dans ma bande dessinée Le Seuil, car on imagine souvent qu'une personne victime de violences conjugales devrait pouvoir identifier immédiatement le danger et partir. Cette représentation oublie tout le travail de déstabilisation et de perte de confiance qui peut précéder les violences physiques.
Je crois aussi que nous avons encore beaucoup de difficultés à reconnaître les violences lorsqu'elles ne correspondent pas à l'image que nous nous faisons d'une victime. Une femme qui répond, qui se met en colère, qui reste avec son agresseur ou qui retourne auprès de lui peut voir sa parole remise en question, comme si elle devait adopter un comportement particulier pour mériter d'être crue.
Et c'est peut-être là que réside une grande partie du problème : nous cherchons encore trop souvent à comprendre pourquoi une victime n'a pas réagi autrement, plutôt que de nous interroger sur les comportements de la personne qui lui a fait subir ces violences.
Parmi les intervenantes, Anne-Sophie Lamoureux, psychologue et praticienne TRE®, apporte son éclairage sur les conséquences psychologiques et physiques des violences. Elle participera notamment à une table ronde réunissant les acteurs du territoire, le 6 novembre à 18 h 30. Le 17 novembre, dès 9 h 30, des groupes de parole et des ateliers consacrés à la reconstruction et au travail corporel viendront compléter cette démarche de sensibilisation et d’accompagnement.

Qu'est-ce qui vous a conduite à travailler sur la question des violences ?
Au début de ma carrière, je n'imaginais absolument pas travailler auprès de personnes victimes de violences. Cela me semblait trop difficile, trop violent. J'avais peur de ne pas être capable de les aider, mais aussi d'être moi-même confrontée à cette violence.
Puis une collègue psychologue m'a proposé de prendre son relais dans l'animation de groupes de parole au CIDFF. J'ai accepté de tenter l'expérience. J'ai découvert une réalité effectivement très dure, mais j'ai surtout rencontré des personnes d'une grande sensibilité et d'un courage remarquable. Leur force m'a profondément touchée.
J'ai aussi découvert combien je pouvais me sentir utile dans cet accompagnement. Je me suis formée et j'ai progressivement poursuivi mon engagement, jusqu'à participer à la création de l'accueil de jour pour les victimes de violences au sein du couple, où j'interviens toujours aujourd'hui.
Vous utilisez des outils très différents, le dessin pour l'une, la psychologie et le travail corporel pour l'autre. Quels sont les avantages, selon vous, de vos approches respectives sur le sujet des violences sexistes et sexuelles ?
Ces approches sont avant tout complémentaires. J'utilise moi-même le dessin dans mes consultations, notamment lorsque les mots sont difficiles à trouver ou avec les enfants. Les illustrations, comme celles de Fanny Vella, sont également de précieux supports pour expliquer les mécanismes de la violence et leurs conséquences sur le corps et la santé mentale.
Mon rôle de psychologue est d'offrir aux personnes un espace sécurisant où elles peuvent mettre des mots sur ce qu'elles ont vécu, comprendre ce qui leur arrive et progressivement se retrouver elles-mêmes. C'est aussi leur permettre de retrouver leurs choix, leurs envies, ce qu'elles aiment ou n'aiment pas.
Le travail corporel vient compléter cet accompagnement. Je pratique notamment le TRE, une méthode qui permet de relâcher les tensions liées au stress et aux traumatismes. L'objectif est d'aider les personnes à renouer progressivement avec leur corps, à retrouver leurs sensations et à identifier ce qui leur convient ou non. C'est une démarche qui se fait en sécurité, dans laquelle la personne garde toujours la possibilité de poursuivre ou d'arrêter le processus.
Qu'est-ce qui est, selon vous, le plus difficile à faire comprendre lorsqu'on parle de violences sexistes et sexuelles ?
Il est essentiel de comprendre que les victimes ne réagissent pas toujours comme on pourrait l'imaginer. On pense souvent qu'une personne menacée va crier, se défendre, partir ou exprimer clairement son refus. Or, face au danger, le cerveau et le corps peuvent déclencher des mécanismes de protection qui échappent à la volonté de la personne.
Certaines victimes se figent, ne bougent plus, minimisent ce qui se passe ou se soumettent pour se protéger. Ne pas se défendre, ne pas dire non ou laisser faire ne signifie absolument pas consentir. C'est une réalité encore difficile à comprendre, parfois même pour les victimes elles-mêmes, qui peuvent ensuite culpabiliser de ne pas avoir réagi.
Un autre point essentiel est que les conséquences des violences ne disparaissent pas avec leur arrêt. Une séparation, par exemple, ne signifie pas que tout est terminé. Le corps peut rester en état d'alerte, les réactions peuvent sembler disproportionnées, parce que le traumatisme continue de produire ses effets. Il faut comprendre que sortir d'une situation de violence ne signifie pas nécessairement être libéré de ses conséquences.
Quand on entend le mot « violence », on pense souvent d'abord aux violences physiques. Quelles sont celles qui restent encore aujourd'hui les plus difficiles à identifier ?
Les violences physiques sont souvent plus faciles à identifier parce qu'elles peuvent laisser des traces visibles. Les violences psychologiques, en revanche, sont beaucoup plus insidieuses : rabaisser, humilier, culpabiliser, faire peur ou se moquer de l'autre sont autant de comportements qui peuvent constituer des violences.
Il y a aussi toutes ces violences devenues presque ordinaires, notamment les remarques sexistes ou les plaisanteries blessantes. On les entend tellement qu'on finit parfois par ne plus mesurer leur portée. Pourtant, l'humour, c'est quand les deux personnes rient. Si l'une ne rit pas et se sent blessée, ce n'est plus de l'humour, c'est de l'agressivité.
Dans les relations de couple, certaines pressions sexuelles sont également difficiles à reconnaître : insister pour obtenir un rapport, culpabiliser son partenaire, se moquer de son refus, le comparer à d'autres ou lui reprocher de ne pas faire suffisamment d'efforts. Ces comportements relèvent aussi de la violence.
Enfin, les violences sexuelles numériques, notamment chez les jeunes, sont encore trop souvent banalisées. C'est pourquoi la prévention est essentielle, auprès des jeunes et des parents, mais également des professionnels qui accompagnent les victimes. Il faut apprendre à reconnaître et à décoder ces mécanismes pour mieux les combattre.
Lieu : médiathèque La Ruche, Sens
Dates : du 30 octobre au 28 novembre 2026
Public : à partir de 16 ans
Renseignements : 03 86 83 88 13
Besoin d'aide ou d'accompagnement ? L'accueil de jour du CCAS de Sens, le CIDFF, le Centre de santé sexuelle et France Victimes 89/ADAVIRS figurent parmi les structures mobilisées pour informer, écouter et orienter les victimes.
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